La neurodiversité : un nouveau standard d’excellence pour l’expérience workplace
Pour marquer l’inauguration du nouveau bureau duCoreNet Global France Chapter board, présidé par Xavier Perrin, Global Head of Real Estate chez L’Oréal, Allure a organisé une soirée de rencontres et d’échanges, réunissant des dirigeants et experts de l’immobilier d’entreprise.
La table ronde de la soirée, intitulée « Neurotoxicité vs. Neurodiversité : repenser le design pour transformer l’expérience workplace », a réuni Philippe Trotin, Accessibility Lead chez Microsoft France, et Laurence Lebarbanchon, Global Workplace Director chez L’Oréal , , avec une modération assurée par Catherine Guizol,ancienne Présidente du chapitre français de CoreNet.
Ensemble, ils ont exploré une question de plus en plus centrale pour les entreprises: comment le design des espaces de travail peut-il tenir compte de ce que la recherche nous apprend sur la diversité du traitement sensoriel, et mieux accompagner le nombre croissant de personnes neurodivergentes (TDAH, TOC, autisme…), en faisant de l’expression de leurs talents uniques un véritable avantage compétitif pour les organisations.
Et si les espaces les plus inclusifs étaient aussi les plus performants ?
À mesure que les entreprises deviennent plus mondiales, plus intergénérationnelles et plus diverses culturellement, elles se heurtent à une réalité simple : il n’existe pas une seule façon de travailler, de collaborer ou de vivre son environnement de travail.
Une idée est revenue tout au long des échanges : les personnes neurodivergentes ne doivent pas être vues comme un groupe à part, avec des besoins spécifiques isolés. Elles révèlent souvent des besoins qui concernent l’ensemble des collaborateurs, mais auxquels ces derniers sont simplement moins sensibles. En comprenant les points de friction que rencontrent les personnes neurodivergentes, les entreprises peuvent créer des environnements plus intuitifs, plus adaptés et plus efficaces pour tous.
Pour les professionnels du workplace, cela implique de dépasser les espaces conçus pour un utilisateur « moyen ». Cela nous pousse à repenser le design à travers le prisme des multiples façons dont chacun perçoit et vit son environnement.
I.L’inclusion comme levier d’un meilleur environnement de travail
S’appuyant sur son expérience en Recherche & Développement chez L’Oréal, Laurence Lebarbanchon établit un parallèle intéressant entre le développement produit et la conception des espaces de travail.
Dans le développement produit, les équipes s’appuient souvent sur des « utilisateurs extrêmes ». Un shampoing conçu pour être performant sur cheveux très bouclés dans le climat humide du Brésil, ou un fond de teint testé en conditions de forte chaleur et d’humidité, finissent par mieux fonctionner pour une population bien plus large.
Selon Laurence Le Barbanchon, le même principe s’applique à la conception des espaces de travail.
Les personnes neurodivergentes identifient souvent des facteurs environnementaux que d’autres ressentent également, mais de manière moins consciente ou moins intense. Le bruit constant d’un système de ventilation, un éclairage trop agressif, une surcharge visuelle ou une réverbération excessive peuvent rapidement devenir des obstacles à la concentration, aux interactions sociales et au bien-être.
C’est ce que Philippe Trotin a décrit comme le « design universel » : l’idée que des innovations pensées à l’origine pour améliorer l’accessibilité des personnes en situation de handicap finissent souvent par bénéficier à un public bien plus large. Les sous-titres, les télécommandes, ou même les ustensiles de cuisine ergonomiques, ont tous commencé comme des réponses à des besoins spécifiques avant de devenir des objets du quotidien pour tous.
Il en va de même pour la conception des espaces de travail. On peut voir les personnes neurodivergentes comme des canaris dans une mine : elles nous montrent ce qui doit être corrigé, et nous aident à trouver des solutions innovantes pour améliorer le confort, l’efficacité et, in fine, la qualité de vie au travail.
II. Respecter les standards ne garantit pas une expérience workplace réussie
Pendant des décennies, la performance des espaces de travail a surtout été mesurée à travers des indicateurs techniques : niveaux acoustiques, normes d’éclairage, confort thermique, taux d’occupation, qualité de l’air intérieur.
Mais comme l’a souligné Laurence Lebarbanchon durant la discussion, être conforme aux normes ne garantit pas une expérience positive.
Elle cite l’exemple d’espaces conçus chez L’Oréal avec l’objectif d’être apaisants et ressourçant, mais situés à proximité d’univers visuels très stimulants liés aux campagnes de marque. Les retours des collaborateurs ont montré que ces environnements pouvaient sembler visuellement trop chargés et rendre la concentration plus difficile, conduisant les équipes à repenser l’équilibre entre expression de marque et confort cognitif.
D’autres exemples de ce type de « dissonance cognitive » au travail peuvent inclure :
- Des espaces de restauration lumineux et esthétiques, où les conversations et le bruit ambiant deviennent difficiles à filtrer faute d’une gestion adaptée de la réverbération. .
- Des espaces de réunion improvisés en open-space, à proximité des postes de travail, pensés pour favoriser la collaboration spontanée mais qui finissent par interrompre le travail concentré.
- Des motifs de sol audacieux, choisis pour leur intérêt visuel, mais qui créent en réalité une surstimulation visuelle, voire des problèmes de perception de la profondeur.
- Une multiplication d’écrans et de contenus numériques, pensée pour dynamiser l’environnement, mais qui provoque fatigue oculaire, surcharge visuelle et dispersion de l’attention.
- Des cabines téléphoniques offrant de l’intimité, mais qui peuvent créer un sentiment d’enfermement ou de surexposition chez certains utilisateurs.
La question n’est donc plus seulement : « cet espace respecte-t-il les normes ? », mais plutôt : « comment cet espace est-il ressenti par ceux qui l’utilisent ? »
C’est sans doute l’un des prochains grands défis du secteur : intégrer la perception, l’émotion et le vécu, aux côtés des critères techniques traditionnels.
III. L’espace de travail n’est pas qu’un environnement fonctionnel. C’est une expérience sensorielle.
L’un des fils conducteurs de la discussion a été la reconnaissance d’une réalité essentielle : nous ne travaillons pas uniquement avec notre intellect. Nous mobilisons l’ensemble de nos sens.
Le bruit d’un clavier mécanique, le ronronnement d’une ventilation, le bruit de fond, des odeurs marquées, des couleurs vives, un éclairage clignotant ou éblouissant, des transitions maladroites entre les espaces, ou encore la densité visuelle d’un environnement : autant de facteurs de « neurotoxicité » qui influencent notre capacité à nous concentrer, collaborer, récupérer et être performants.
Pour illustrer cette réalité,
Philippe Trotin a partagé son retour d’expérience sur plusieurs projets menés chez Microsoft. Lors de la conception d’un environnement d’apprentissage destiné à des personnes présentant un trouble du spectre autistique, des détails en apparence mineurs se sont révélés déterminants. Le bruit d’un objet tombant sur un sol dur pouvait perturber la concentration pendant un long moment. Les systèmes de ventilation devenaient une source de distraction constante. Un éclairage de salle de classe standard générait une stimulation sensorielle inutile.
Les solutions étaient relativement simples : installer de la moquette pour réduire le bruit, adapter l’éclairage, utiliser des équipements plus silencieux et créer des espaces où chacun pouvait s’isoler quelques instants pour retrouver son calme.
Ces exemples rappellent que le rôle du design des espaces de travail ne consiste pas uniquement à éliminer les sources d’inconfort. Il s’agit également de créer des environnements capables de répondre à différents états cognitifs : concentration, créativité, collaboration, récupération ou encore apaisement.
Autrement dit, l’ambition ne devrait pas se limiter à prévenir les expériences négatives. Elle devrait être de concevoir des espaces permettant à chacun d’exprimer pleinement son potentiel.
Ce que la neurodiversité change vraiment au travail
Pour Allure, cette discussion vient renforcer une conviction fondamentale : les meilleurs espaces de travail ne sont pas ceux qui se contentent de répondre à un cahier des charges technique. Ce sont ceux qui comprennent les besoins humains dans toute leur diversité.
Concevoir pour la neurodiversité est parfaitement compatible avec les exigences de standardisation des déploiements internationaux. Il ne s’agit pas de créer des environnements spécifiques pour chaque besoin particulier. Il s’agit, la plupart du temps, de faire des choix de conception intelligents, qui restent la manière la plus efficace de créer des espaces intuitifs, inclusifs et performants pour tous.
Aujourd’hui, les grandes organisations internationales rassemblent, au sein d’un même environnement, des cultures, des générations, des personnalités et des modes de travail variés. Les espaces les plus performants sont ceux qui offrent de la flexibilité, du choix et différents niveaux de stimulation, permettant à chacun de trouver les conditions dans lesquelles il peut travailler au mieux.
Intégrer des personnes neurodivergentes dès les premières étapes d’un projet aide à identifier toute l’étendue des besoins à prendre en compte dans la conception.
Au fond, cette discussion met en lumière une vérité universelle : les individus ne perçoivent, ne pensent et ne travaillent pas tous de la même façon. Concevoir pour cette diversité n’est plus seulement une question d’inclusion : c’est une condition essentielle pour créer des espaces de travail où chacun peut véritablement s’épanouir.